Ce jeudi 28 mai 2026, une vague de chaleur exceptionnelle a déferlé sur la France. Dans le département des Pyrénées-Orientales où nous intervenons, les températures sont montées dans la journée jusqu’à 37°C à Perpignan. Il s’agit en fait de températures auxquelles nous sommes bien habitués ici, nous les dépassons désormais plusieurs jours chaque année, mais il est important de rappeler la précocité de ces températures, qui surviennent en mai, trois semaines avant le début de l’été.

La température seule n’est donc pas un obstacle pour les habitants du Pays Catalan, c’est même plutôt agréable et une bonne occasion d’aller à la plage. Ce qui est aggravant ici est la période: nous ne sommes pas en été, ce sont des températures exceptionnelles qui ont fait tomber des records historiques, et ce décalage dans la période affecte des secteurs qui l’auraient mieux vécu si nous avions eu ces températures en juillet ou en aout: La biodiversité en souffre directement, l’agriculture est très sensible à ces écarts de chaleur, et bien sûr les écoliers sont encore à l’école.
Et nous dans tout ça, nous avions prévu depuis plusieurs mois déjà une visite scolaire en extérieur, qui tombe malheureusement en plein cœur de la vague de chaleur, alors comment maintenir cette activité et préserver la santé de notre jeune public? Voici notre méthode.
Une salle de classe pendant une vague de chaleur, ça fait quoi ?
Nous, adultes, l’avons déjà vécu, nous n’en sommes pas mort. Dans notre cursus scolaire s’étalant sur plusieurs années, nous avons tous déjà vécu une situation similaire, c’était désagréable, on se fabriquait des éventails en papier pour tenir, mais ça allait, donc on souhaite bon courage aux élèves d’aujourd’hui. C’est vrai, mais attention, quand on se base sur nos souvenirs, on oublie souvent plusieurs points importants qui changent avec la situation actuelle: Tout d’abord, rappelons qu’un lieu de travail où il fait trop chaud est un lieu de travail où on est moins efficace. Le corps s’adapte pour dépenser moins d’énergie, pour se refroidir par la sudation, et des fois il provoque des malaises. Soyons honnête, même si on survit à ces journées de fortes chaleur, ce sont des journées durant lesquelles on apprends moins, et où l’école est moins efficace.
Et si dans nos souvenirs, nous sommes capable de nous remémorer un vécu similaire, il faut bien comprendre que de nos jours, à cause du changement climatique, ces journées sont bien plus fréquentes, il y en a plusieurs chaque année, et avec des températures souvent supérieures à nos souvenirs. L’impact sur l’efficacité de l’apprentissage sur une année est bien plus important que ce qu’ont vécu les générations précédentes.
De plus, saviez-vous qu’un corps humain génère naturellement 100 Watt de chaleur en permanence? Quand vous êtes à la maison ou au bureau, c’est un chiffre sans grande importance, mais dans une classe qui contiens par exemple 25 élèves, c’est 2500 Watt de chaleur qui sont envoyés dans la classe, l’équivalent d’un radiateur allumé pendant tout le cours. Ajoutez à cela les désormais indispensables vidéoprojecteurs, tableaux blancs interactifs ou autre équipements connectés qui restent allumés continuellement, et vous augmentez la puissance de ce radiateur d’au moins 500 Watt. Imaginez travailler dans un espace confiné, par 35°C à l’extérieur, et que vous laissiez allumer un radiateur dans cette même pièce toute la journée. C’est le quotidien des élèves et des enseignants pendant ces fortes chaleurs.
Et n’oublions pas que la plupart des établissements scolaires sont encore aujourd’hui mal préparés à ces fortes chaleurs: mauvaise orientation des fenêtres, îlots de chaleurs dans la cour, manque de végétation, horaires inadaptés, classes surchargées, absence de climatiseurs. Beaucoup d’élèves ont fait le choix de ne pas venir en cours aujourd’hui, sachant tout cela.
Notre sortie scolaire : Le barrage sur l’Agly
Nous animons depuis le début de l’année un projet pédagogique avec une classe du collège de Port-Vendres. L’objectif: découvrir les usages de l’eau, le fonctionnement du cycle de l’eau, avec une attention particulière sur les risques (inondation, sécheresse, incendie…). C’est un projet organisé avec le soutien du Département des Pyrénées-Orientales, également propriétaire du Barrage sur l’Agly, où nous avons choisi d’intervenir pour la séance de sortie scolaire. L’annonce de la vague de chaleur de ce jour nous a contraint à adapter le déroulé initialement prévu, sachant qu’il n’y a aucune zone d’ombre ni de point d’eau sur le barrage.
La consigne a été donnée en amont: pour cette journée, tout le monde prend une casquette, beaucoup d’eau, et une serviette (car on prendra temps de mettre les pieds dans l’eau plus tard). Les enfants ont globalement bien respecté cette demande, certains ayant même pris 4 bouteilles d’eau pour être sûr, bravo à eux.
Notre sortie commence donc par une visite guidée du barrage, avec un groupe de collégiens encore « frais » après un trajet à l’abri sous la climatisation du bus. C’est une visite que nous organisons régulièrement, et qui permet de présenter les différentes structures qui composent la retenue d’eau: le barrage, la tour de prise, les déversoirs et la centrale hydroélectrique. Nous avons remarqué que le barrage était plein avec 28 millions de m3 actuellement, ce qui est extrêmement rassurant pour l’irrigation de l’agriculture cet été (pour rappel, à la même période en 2023, le lac ne contenait que 11 millions de m3, insuffisant pour assurer sereinement le passage de l’été).
En adaptation pour les fortes chaleurs, et pour présenter un phénomène physique intéressant, nous nous sommes rapidement rendus directement sur la retenue. En effet, sa forme pyramidale et ses 40 mètres de hauteur provoquent un effet Venturi à son sommet, où le vent deviens à la fois plus rapide et plus frais. Cette ventilation naturelle nous a permis d’oublier durant quelques instants les fortes chaleurs tout autour de nous, et ainsi de conserver l’attention des jeunes (impressionnés de ressentir cette fraicheur sans voir de ventilateur).

Pause repas sous les arbres
Le bus nous a ensuite déposé sur la commune d’Ansignan, au niveau de la zone de pique-nique du Moulin. Ici, nous avons pu trouver des tables de pique-nique sous les arbres, qui nous apportaient à la fois ombrage et rafraichissement par évapotranspiration. Un contexte finalement plus agréable que s’il avait fallu se restaurer à la cantine, dans laquelle les solutions de rafraichissement sont moins nombreuses.
Pour l’après-midi, c’est notre ami et collègue Thierry Derolez de Natur’ailes 66 qui va assurer une visite naturaliste auprès du groupe de jeunes, il profite de la fraicheur des arbres pour présenter les oiseaux locaux, et utilise des appeaux pour communiquer avec eux, tout en rappelant l’impact de la chaleur sur ces espèces.

Marche naturaliste jusqu’au pont aqueduc
Le parcours ce cette marche était initialement plus long, mais les fortes chaleurs nous ont poussés à le raccourcir en privilégiant la partie du parcours la plus à l’ombre. Les jeunes ont donc suivi en profitant des quelques îlots de fraicheurs présents tout le long du parcours, et en apprenant à reconnaitre la biodiversité dépendant de l’écosystème aquatique de l’Agly qui passe le long de ce sentier.
A la fin du parcours, nous nous sommes posés dans le Pont-Aqueduc d’Ansignan, vieux de plus de 1700 ans, mais dont la conception permet de se rafraichir: En effet la partie piétonne de l’édifice est entourée de murs en pierres visant à soutenir l’aqueduc au dessus, ces pierres ont une inertie thermique et restituent tout au long de la journée la fraicheur accumulée durant la nuit. La traversée du pont peut donc se faire sans craindre les fortes chaleurs extérieures, les murs apportent aussi de l’ombre et les quelques ouvertures sur le coté offrent le même effet Venturi que sur le barrage précédemment.

Enseigner les pieds dans l’eau
En dernière étape de la sortie, nous avons imaginé une animation spécialement pour cette vague de chaleur. Au niveau du confluent de la Desix dans l’Agly, on trouve un point d’eau peu profond et riche en biodiversité, les collégiens ont donc pu se rafraichir tout en découvrant les minuscules espèces présentes dans l’eau: insectes, crustacés, larves, et même poissons, ont ainsi pu être observés directement.

Dans une séance précédente, nous avions également fabriqué avec ce groupe des turbines hydrauliques, et le courant au niveau de ce confluent permet de tester ces turbines dans des conditions réelles. Une petite cascade a pu de cette manière générer assez d’électricité pour recharger un téléphone.
Cette animation marquait la fin de la sortie, les élèves ont pu regagner leur bus, et d’après leur avis général, cette journée a été mieux vécue avec ce format que s’il avait fallu venir un cours (un élève a notamment avoué que s’il n’y avait pas eu la sortie, il ne serait pas sorti de chez lui).
Et si on faisait ça plus souvent ?
Nous le rappelons, les prévisions climatiques tendent vers une augmentation de la fréquence de ces vagues de chaleur et une intensification des températures, en plus de les rendre de plus en plus précoces. Il deviens de plus en plus nécessaire d’adapter le milieu scolaire afin que la transmission de connaissance se fasse dans des conditions acceptables, et la chaleur va devenir une contrainte de plus en plus présente.
Évidemment, l’adaptation doit venir des classes, les bâtiments doivent êtres adaptés pour proposer des îlots de fraicheur, des architectures bioclimatiques et des zones de végétations, permettant de réduire de plusieurs degrés les salles de classes. La climatisation doit être présente également, en solution d’appoint pour abaisser les quelques degrés en trop pour atteindre le confort thermique, c’est un outil à manipuler avec beaucoup de précaution car un usage trop intensif de la climatisation provoque des problèmes par ailleurs.
Mais il y a aussi des solutions dans la méthode d’organisation de l’enseignement, en adaptant par exemple les horaires (comme le font nos voisins espagnols), ou en sortant des classes qui resteront toujours des pièges thermiques, peu importe les solutions qu’on apportera par ailleurs. L’école en extérieur pourrait devenir l’école du futur, une école à la fois capable de s’adapter aux fortes chaleurs, mais aussi une école au contact de la biodiversité, du patrimoine bâti, de l’environnement rural ou urbain, et donc plus riche en découvertes.
